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Archive for novembre 2010

Je serais ravie de vous accueillir lors de ma prochaine séance de dédicace entre  17h et 19h30 autour d’un apéro à Saint Sorlin d’Arves :

le mercredi 23 février 2011 à l’Hôtel Restaurant « Le Gros Caillou » (73530)

« L’Hôpital rouge » sera en vente à cette occasion.

 

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Le petit Jérémy Bertin avançait sur le trottoir bordé de platanes d’un pas traînant. Il n’avait pas envie d’aller à l’école ce matin et son cartable ne lui avait jamais paru peser aussi lourd. Le soleil brillait mais le temps était frais, à peine 5 °C en cette matinée d’avril. Jérémy ne s’était pas suffisamment couvert malgré les recommandations de sa mère et il frissonnait. C’était toujours ainsi maintenant, il allait à l’encontre de ce que disait sa mère. Si elle disait noir, il pensait blanc. Pourtant, il n’était pas encore adolescent, enfin lui, disait qu’il l’était presque. Il n’y a pas que l’âge qui compte là-dedans. Certains évènements de la vie vous font mûrir plus vite que prévu et c’est pour cela que Jérémy défendait sa position d’ado. C’est pareil pour tout. Un fruit mal traité et soumis à une surchauffe se gâte plus vite qu’un autre qui atteindra sa maturation en douceur avec des bons soins et un ensoleillement pondéré.

Physiquement, Jérémy n’avait rien d’un jouvenceau et ça l’énervait un peu. Quand l’extérieur n’est pas en accord avec l’intérieur, ça pose certains problèmes. C’était un beau petit garçon aux yeux noisette avec des cheveux aussi blonds que les blés avant la moisson. Il détestait la couleur de ses cheveux. « Ca fait bébé » jugeait-il. Pour apporter à son visage juvénile, la maturité de son esprit, il avait souvent pensé les teindre en brun. L’idée le reprenait cycliquement et il était sûr de finir par le faire un jour ou l’autre. Son corps était assez fluet et ça aussi, c’était très agaçant. Il savait qu’il devrait manger plus pour aider ses muscles à se développer mais c’était très difficile. Ce matin, une fois de plus, il n’avait rien pu avaler pour son petit-déjeuner. Il avait passé une mauvaise nuit. Encore cet horrible cauchemar qui était revenu, toujours le même. A chaque fois, il se réveillait trempé d’une sueur glacée avec des nœuds douloureux qui lui oppressaient la gorge. Comment avoir faim dans de telles conditions ?

Jérémy aimait l’école, étudiait avec plaisir, avait un don inné pour les mathématiques et il ne rechignait jamais pour faire ses devoirs. Pourtant aujourd’hui, il aurait volontiers opté pour l’école buissonnière. C’était peut-être la fatigue qui était responsable de son apathie et de son manque de courage matinal ? Mais non, au fond il savait que ce n’était pas la vraie raison. Après ce maudit cauchemar, c’était toujours pareil. Il se sentait angoissé et malheureux et voir ses copains joyeux dans la cour faisait monter en lui des ondes de désespoir qui le plongeaient dans la mélancolie et même dans la nostalgie, dans la nostalgie d’un passé à tout jamais perdu. A dix ans, c’était triste. Lorsqu’il était dans cet état, il était incapable de positiver. L’avenir lui paraissait noir et la vie trop difficile à vivre. Il n’était pas jaloux du bonheur de ses amis, ça non, mais il ne comprenait pas l’injustice et se demandait toujours pourquoi le destin l’avait si violemment frappé. Il était si petit à cette époque-là, un peu plus de quatre ans seulement. Il n’avait jamais fait de mal à personne et il était heureux. Puis tout d’un coup, tout s’était écroulé….. Les gens parlaient d’un bon Dieu. Jérémy, lui, se demandait qui pouvait bien être ce type tout puissant qui décide du sort de l’humanité toute entière selon ses humeurs et son bon gré. Un Dieu d’accord, mais certainement pas un bon Dieu. Une sorte de potentat qui agit comme bon lui semble dans l’exercice de ses pouvoirs. Les humains, ils étaient punis pour ça, punis pour « abus de pouvoir ». Il en avait souvent entendu parler. Il avait de la chance, Dieu, qu’on ne puisse jamais le rencontrer. Sinon de nombreux êtres sur cette terre auraient réglé leurs problèmes avec lui et l’auraient traîné devant les tribunaux. 

Jérémy venait de passer près du bar tabac du village et il avait entendu les vieux dire plein de méchancetés sur Hélène. L’histoire d’Hélène ne lui paraissait pas invraisemblable, parce qu’elle était bien vraie, mais c’était mathématiquement que les histoires ici lui paraissaient invraisemblables. Dans ce tout petit village d’à peine mille habitants, il y avait tout de même deux femmes qui avaient assassiné leur mari. Proportionnellement, c’était vraiment incroyable. Jérémy calculait vite et ramenait souvent les faits à des pourcentages ou des probabilités. Et dans ce cas, pas besoin d’être devin, se disait-il, ça fait deux pour mille. Il se posait des questions sur les statistiques nationales mais ne les avait jamais entendues. Il savait par la télé qu’une femme sur trois divorce mais il aurait aimé savoir combien trucident leur mari. En tout cas, ici, c’étaient deux pour mille habitants. Si on répartissait les habitants à environ deux cents enfants, quatre cents hommes et quatre cents femmes, le pourcentage était alors de 0,5 femme meurtrière pour cent femmes normales. Bon, pensa Jérémy, pour ne pas couper une femme en deux, disons que ça fait une pour deux cents. C’était énorme, vraiment énorme.

Enfin, pour Hélène ce n’était pas sûr. Il avait suivi les informations l’année dernière. On parlait d’Hélène tous les soirs au journal télévisé. Elle avait été incarcérée dans l’attente du procès mais finalement, il n’y avait pas eu de procès. Elle avait bénéficié d’un non-lieu et avait été libérée, juste au moment où il avait déménagé pour venir ici, au début du mois de février. Tous les gens du village s’étaient montrés scandalisés à l’annonce de la décision du procureur. Ils étaient tous persuadés de sa pleine responsabilité dans l’assassinat de son mari mais rien n’était toutefois clairement prouvé et Jérémy n’aimait pas statuer sans une base de données concrète. Une telle attitude n’était pas digne d’un matheux. Alors, il ne savait pas. Il ne savait pas si Hélène était une meurtrière ou pas.

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Extrait – Inexorablement

Clara maniait la pince de Kelly avec habilité, elle se consacrait totalement à sa tâche et son esprit était vide de toute autre pensée. Elle saisit avec précaution l’extrémité du canal de Sténon pour l’amener en position de suture et réalisa quatre points avec du fil résorbable.

Lorsqu’elle s’était réveillée à sept heures et demie, elle s’était sentie calme et agréablement reposée. Tout en se préparant un bon petit-déjeuner avec des œufs brouillés, des toasts grillés, un jus d’abricot et un café pour bien commencer sa journée, elle avait remercié le ciel de lui avoir accordé cette nuit de repos réparateur. Avant de partir, elle avait mis sereinement les haricots rouges à tremper. Par contre, elle avait difficilement fait preuve de patience lorsque la première cliente était arrivée à la clinique avec son bichon blanc orné d’une quantité impressionnante de petits nœuds roses bonbon et dont le pelage tenait plus de la boule de coton effiloché que des poils de chien. « Quand je pense que vous allez faire mal à mon petit bijou, j’en suis toute tourneboulée. Je ne vais rien pouvoir avaler de la journée, surtout faites attention, ne le faites pas souffrir inutilement. Vous me paraissez bien jeune, j’aurais préféré que le docteur Dämmerung s’occupe de lui. Il a beaucoup plus d’expérience ».

Clara avait senti que son calme matinal la désertait et la moutarde lui était montée au nez. Elle avait tenté de rassurer l’opulente dame en lui affirmant que tout se passerait bien mais ses paroles avaient difficilement masqué les propos fulminants qui lui avaient brûlé les lèvres. Elle aurait tellement aimé dire à cette mégère que son jeûne de la journée ferait un bien énorme à sa silhouette dodue et empâtée, qu’elle aussi portait le titre de docteur Dämmerung, qu’elle avait une meilleure pratique de la chirurgie oculaire que son père aussi expérimenté et aussi brillant soit-il, qu’elle n’allait pas faire mal à son toutou mais le soulager et enfin elle aurait voulu lui balancer à la figure qu’un chien n’était pas un fétiche d’ornementation et qu’il n’avait pas besoin d’être aussi ridiculement décoré, surtout pour venir se faire opérer. Si la clinique avait été à elle, elle se serait sans doute laissé aller à sa fureur mais n’ignorant pas que son père ne lui pardonnerait jamais une telle attitude, elle avait dû se contenir.

La pendule de la salle d’opération marquait treize heures quarante cinq lorsqu’elle eut fini de pratiquer toutes les interventions. Elle retira son masque de protection en évacuant un grand soupir de soulagement. Elles s’étaient toutes bien déroulées. Elle sortit de la salle et se posta devant le bureau de Bénédicte, la fidèle secrétaire de son père depuis l’ouverture de la clinique. Une veuve de cinquante ans aux yeux clairs et aux cheveux châtains, encore très agréable à regarder et qui faisait preuve d’une gentillesse et d’une efficacité exemplaire. Elle avait connu Clara haute comme trois pommes avec ses nattes et ses chaussures vernies. En vingt cinq ans d’activité, elle n’avait jamais manqué une seule journée en dehors de ses congés et était toujours arrivée avec un quart d’heure d’avance à son poste de travail. Clara avait, à un moment, nourri l’espoir qu’elle pouvait être une compagne idéale pour rompre la solitude de son père mais il semblait que l’admiration et la reconnaissance que lui portait le sérieux Reinhold Dämmerung s’arrêtaient à ses compétences professionnelles.

–          Tout s’est bien passé, dit-elle à Bénédicte.

–          Je n’ai pas douté un seul instant qu’il pourrait en être autrement, Clara. Maintenant tu dois penser à aller déjeuner. Les consultations ne reprennent qu’à 15 heures aujourd’hui.

–          Tu es gentille de t’inquiéter de mon estomac mais je n’ai pas faim.

–          Tu ne vas tout de même pas rester toute la journée sans manger surtout que je ne te trouve pas très bonne mine ! Même le joli hâle que tu as pris en Afrique ne dissimule pas ta pâleur. Tu es aussi blanche que ta blouse, ma fille. 

–          Ne t’inquiète pas, j’ai pris un bon petit déjeuner et ce soir, j’ai un chili con carne à ingurgiter, ajouta-t-elle avec une imperceptible nuance d’amertume dans la voix. Et puis, je dois encore remplir les dossiers opératoires. Toi par contre, tu peux aller déjeuner maintenant.

 Clara se rendit honteusement compte qu’elle cherchait en réalité à éloigner Bénédicte quelques minutes pour utiliser le téléphone de son bureau. Elle voulait appeler la mairie de Vantan. Elle se trouva ridiculement déçue lorsque Bénédicte lui répondit :

–          J’avais amené un repas froid ce matin. Je l’ai avalé tout entier pendant que tu opérais. Je n’ai pas besoin de sortir.

–          Ah bon, fit Clara tentant de ne rien laisser paraître de sa déception.

–          Mais toi, je persiste à dire que tu devrais manger quelque chose. C’est encore long jusqu’à sept heures. Ne veux-tu pas que j’aille te chercher un de ces Kebab que tu adores au grec du coin pendant que tu commences à remplir tes dossiers ?

–          Si tu me prends par les sentiments, répondit Clara tout en se demandant bien comment elle allait ingurgiter un Kebab. Tu veux bien me le prendre sans frite et ….

–          Et sans oignon, je sais, termina Bénédicte en souriant gentiment. J’y vais !

Bénédicte se leva, enfila son manteau vert bouteille cintré à la taille et noua son fouloir Hermès autour de son cou. Clara la regarda s’éloigner en admirant sa mince silhouette qui n’avait pas souffert de ses quatre grossesses successives. Dès qu’elle franchit la porte vitrée de la clinique, Clara se précipita à sa place et commença par téléphoner aux renseignements pour obtenir le numéro de la mairie de Vatan. Trente secondes après, elle le composait sur le cadran.

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Karim avait travaillé dur. Les journées sur le chantier n’étaient pas de tout repos. Tôt le matin, il avait accompagné son patron pour le réapprovisionnement des matériaux. Il avait ensuite déchargé l’estafette, des dizaines de kilos à manipuler, sacs, pots, linteaux, rouleaux de treillis soudé, gravillons… Il avait passé ensuite un grand nombre d’heures à remplir la bétonneuse. Il avait charrié de multiples seaux d’eau et avait pelleté sable et ciment sans relâche. Heureusement, la chaleur avait été plus acceptable aujourd’hui. Il n’avait cessé de penser à Claire. Il s’était refusé à se laisser envahir par l’appréhension à l’approche de la soirée. Pour se donner du cœur à l’ouvrage et éviter le stress, il avait repassé en boucle dans sa tête, les images de quelques souvenirs avec Claire. Elle était tellement différente des autres femmes qu’il avait connues auparavant. Il s’était rappelé ce soir de printemps. Ils étaient assis tous les deux enlacés dans l’obscurité dans le champ à l’arrière du manoir.

– Dans ma famille, je passe pour une extra-terrestre, avait dit la jeune femme. Mais quelquefois, je me demande si derrière ce terme, il n’y a pas une notion de folie…

– De folie ? s’était-il étranglé.

Elle avait lâché son petit rire cristallin.

– Oui, tu as bien entendu. Les artistes sont empreints d’une grande sensibilité. Bien supérieure à la moyenne. Ils ressentent ce que les autres ne ressentent pas et savent le traduire par des mots ou des couleurs. Ils transmettent. Ils vont jusqu’au bout de leur passion quoi qu’ils leur en coûtent. Pour cela, ils sont capables d’aller au-delà des limites fixées par la société, au-delà de leurs propres limites aussi… En les dépassant, ils peuvent être pris pour des fous !

–  Je comprends ce que tu veux dire. Mais non, ce n’est pas de la folie, c’est un don magnifique.

Elle l’avait regardé de ses yeux clairs chargés de tendresse.

Lève la tête et dis-moi ce que tu vois, avait-elle simplement commenté.

Il s’était exécuté et avait répondu après quelques instants :

Je vois un ciel étoilé et la lune aussi.

Moi, Karim, je vois la nuit sombre et épaisse. Elle a recouvert de son manteau bleuté, l’immensité des champs endormis et s’est emparée des couleurs chatoyantes du printemps. Les étoiles, lovées dans leur écrin scintillant, sont venues lui rendre hommage. Sans elle, elles ne sauraient jamais briller. La lune n’est pas frileuse, ce soir. Elle n’est pas voilée par son auréole de brume qui la rend si timide et si triste parfois. Elle nous annonce l’arrivée de son ami le soleil au lever du jour. Il sera rayonnant demain. Il montrera le bout de son nez dès les premières lueurs de l’aurore. C’est pour cela que la lune est si belle et si sûre d’elle en cette nuit mystérieuse…

C’est beau.

Oui, sans doute et je pourrais continuer. Mais avoue, si toi, tu croises ta voisine dans l’escalier avant de sortir le soir, tu vas lui dire : « Bonsoir Madame la voisine, quelle belle lune et que d’étoiles dans le ciel, ce soir ». Elle te gratifiera d’un magnifique sourire et te trouvera très sympathique. Maintenant, si moi, je la croise dans les mêmes circonstances et que j’exprime ce que je ressens : »Bonsoir Madame la voisine. La nuit est sombre et épaisse ce soir. Elle a recouvert de son manteau bleuté, l’immensité des champs endormis et… et tatati et tatata ». Tu sais ce qu’elle pensera, la voisine, Karim ? Tout simplement : « Cette nana-là est complètement cinglée » !

Il avait éclaté de rire.

Tu n’as pas tort.

C’est ce que je voulais t’expliquer, avait-elle repris en resserrant son étreinte. Si la voisine lit ces mêmes phrases dans un livre, elle les trouvera jolies. Elle n’imaginera pas que l’auteur est siphonné. Les écrivains perçoivent différemment lorsqu’ils regardent. Mais ils doivent toujours contenir leurs émotions dans leur cœur et dans leur tête au moment où ils les ressentent. Ils les stockent et attendent d’être devant leurs feuilles pour les laisser exploser. Alors là seulement, par les mots couchés sur le papier, ils peuvent les exprimer et les transmettre. Les autres en ont besoin pour voir ce qu’ils ne peuvent voir. Mais ils ne sont pas prêts à l’entendre n’importe où et n’importe comment. Et les artistes ont besoin de « ces autres », plus que personne. Sans « ces autres », leurs textes ne seraient jamais lus, et pour les peintres, c’est pareil, leurs tableaux, jamais regardés. Et les artistes perdraient toute leur raison d’exister. Ils n’existent qu’à travers « ces autres ». Les autres n’ont pas ce besoin, puisqu’ils communiquent naturellement tous les jours sans endiguer leur ressenti. Paradoxalement, malgré leur besoin inconditionnel de « ces autres », les artistes sont seuls bien plus souvent et bien plus longtemps qu’eux. Il leur faut du temps pour transcrire avec des stylos ou des pinceaux, tout ce qu’ils ont accumulé au plus profond d’eux-mêmes… Ce n’est pas facile de contenir, sans cesse, ses passions et ses émotions. Mais en les évacuant spontanément, nous passons pour des fous à lier ! Et d’un autre côté, en les retenant régulièrement, je me demande si au bout d’un moment, on ne finit pas par devenir vraiment des fous à lier ! Je laisse souvent trop vite éclater ma colère ou mon irritation, Karim, mais mes émotions profondes, je les retiens toujours !

Alors, j’aimerai une petite folle à lier toute ma vie ! Pour lui éviter l’asile, elle pourra se laisser aller à tout moment à son exaltation et je l’écouterai !

Claire avait frisonné de bonheur dans la fraîcheur de cette nuit printanière.

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Maintenant, il était dix huit heures et une fois de plus, il avait dû revenir à ses moutons bien moins romantiques, même carrément sordides. Une femme qui avait été riche et belle et qui en l’espace de quelques instants s’était retrouvée gisant étranglée dans un ascenseur, le visage violacé et boursouflé par une mort douloureuse, un bâton de rouge à lèvres écrasé dans une narine et surtout un être, un être humain qui avait tué de sang froid et qui, au moment présent, était en liberté et peut être au-dessus de tout soupçon. Bien tristes moutons, si tristes que Vincent ressentit fugitivement une impulsion de dégoût mêlée de colère qui contrastait incroyablement avec la plénitude qui l’avait pénétré quelques minutes auparavant. Cette impulsion commandée par un sentiment d’impuissance face à la cruauté du monde le motiva à bloc pour faire éclater la vérité au grand jour et découvrir le cinglé qui avait fait ça. S’il ne pouvait agir pour rendre la vie à Brigitte Leduc, il le pouvait au moins pour lui rendre justice et faire jeter son assassin en prison. Evidemment, on la disait fière et dotée d’un foutu caractère mais dans ces défauts-là, ne pouvait se trouver une raison de mériter la mort. Aucun être humain, aussi acerbe et aussi détestable soit-il, ne peut être puni de l’issue fatale, à moins qu’il ait fait preuve de sadisme ou qu’il ait tué lui-même. Brigitte Leduc avait-elle pu s’adonner à des horreurs de ce genre ? Instinctivement, sans pouvoir l’expliquer Vincent en doutait. Encore un coup de la boule de cristal, peut- être aiguillonné par le peu de témoignages qu’il avait recueillis. Elle semblait être une femme généreuse et droite. Quoique, il repensa à cette histoire d’enfant. Si elle avait abandonné son bébé à l’âge de 14 ans, c’était loin d’être très droit. C’était sans aucun doute une erreur de jeunesse mais il fallait bien le reconnaître, une grave erreur. Son fils probable avait dû souffrir et essuyer les plâtres de la frivolité et de l’insouciance de son adolescente de mère. Les essuyer pendant longtemps même car Dieu sait ce que les chocs émotionnels de l’enfance perdurent tout le long d’une vie. Selon toute vraisemblance, le fils supposé devait avoir aujourd’hui vingt huit ans. Qu’elle n’ait pu faire face à la situation à l’adolescence pouvait se comprendre mais pourquoi ne pas avoir cherché ensuite à récupérer son enfant ? Pourquoi aujourd’hui semblait-il ne pas exister dans sa vie ? Vincent réalisa qu’après tout, il n’existait peut être même pas et qu’il était inutile qu’il se torture ainsi l’esprit sur des on-dit hypothétiques car à part les dires de Madame Fernande, il n’y avait rien d’autre de bien consistant. Ah si, tout de même, cette césarienne éventuelle ? Et au fond, pourquoi la femme de ménage aurait-elle inventé cette histoire ? Vincent ne voyait pas à priori le bénéfice qu’elle aurait pu en tirer. A moins qu’elle ne soit mythomane ou qu’elle ait tué, elle-même, sa patronne et qu’elle cherche à brouiller les pistes ? Enfin, il fallait attendre de savoir vraiment ce qu’il en était pour aller plus loin dans le raisonnement. Après quelques pas encore, il attrapa le gros album photos à la couverture de cuir vert qu’il avait repéré sur une étagère. Il s’assit dans le canapé cossu et confortable et commença à tourner lentement et pensivement les pages une à une. Les photos pour la plupart réalisées en noir et blanc étaient toutes très belles, très artistiques et ne la représentaient qu’elle, elle posant souriante et heureuse. Il put alors mesurer combien Brigitte Leduc était effectivement une belle femme et aussi combien elle semblait sûre d’elle, sûr d’elle dans le corps parfait qu’était le sien. Lorsqu’il eut regardé toutes les photos, il se leva et replaça l’album sur l’étagère. Puis il s’approcha du comptoir de la cuisine et regarda machinalement le tableau blanc, pense-bête, qui était accroché au pilier.

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Il était donc sorti en lui emboîtant le pas. Elle se dirigea vers le magasin de location de skis et marcha à bonne allure. A peine trois cents mètres à parcourir et elle y serait. Elle ne se retournera pas. Elle aura encore le courage de ne pas se retourner, mais elle sentit tout son corps frémir et une envie irrésistible de lui faire volte face, pour lui cracher àla figure. Elle s’efforça de chantonner pour ne pas entendre, derrière elle, sa respiration rauque qui trahissait son penchant pour les clopes et qui lui faisait froid dans le dos. Elle ressentait comme des piqûres d’aiguilles douloureuses qui lui parcouraient l’échine. Les notes joyeuses, qu’elle essayait d’émettre, s’entrecoupaient de sanglots, rompant impitoyablement l’harmonie de sa douce mélodie. Il fallait qu’elle se montre courageuse et résistante pour sa petite Chloé et elle le sera. Il n’attendait qu’une chose : la voir craquer et jamais, au grand jamais, elle ne lui donnera cette satisfaction, enfin elle aurait dû se dire plutôt « plus jamais »…

En début de semaine, elle lui avait pourtant montré, ce dont elle était capable et quelle force herculéenne, elle pouvait  déployer parfois. Durant quelques jours, il s’était tenu à carreau, mais il semblait avoir déjà besoin d’un rafraîchissement de mémoire. Quelquefois, elle se disait qu’elle ne pourrait plus supporter longtemps ce harcèlement inhumain. Il exerçait sur elle, une véritable destruction psychologique. Existait-il au monde, un seul être capable de le supporter ? Oui elle, car elle ne pouvait se laisser détruire. Non, pour Chloé, elle n’en avait pas le droit, il fallait à tout prix lutter. Alors, elle continuera à jouer la carte de l’indifférence, mais l’avenir lui faisait peur. Elle n’osait y réfléchir. Pourquoi ses projets semblaient-ils toujours devoir s’écrouler lamentablement ? Oh, s’il n’y avait pas cette lettre, elle le tuerait et prendrait même un malin plaisir à l’étriper ! Mais, il la tenait complètement. La balle était dans son camp à lui. Cette foutue lettre, il faudrait qu’elle trouve un moyen de s’en emparer et de la brûler sans qu’il ne le sache. Elle repensa alors à sa mère.  » Ma fille, tu as toujours le don de te fourrer dans des guêpiers inextricables ! Quand prendras-tu du plomb dans la tête ? « . Et sa mère ne savait rien de la situation, qu’elle vivait aujourd’hui ! Elle ne le saura d’ailleurs jamais, car en aucun cas, Irène ne pourrait lui en parler.  » Comment avouer un truc pareil ? se demanda-t-elle, un truc aussi dingue ? Pourvu que Chloé du haut de ses 3 ans, ne fasse pas de gaffe, un jour, auprès de sa mamie. Je t’en sais tout à fait capable ma puce, sourit-elle malgré elle. Oh Irène, il va falloir que tu trouves une solution et vite ! Je n’en peux plus ! « . Elle soupira douloureusement puis elle entra dans le petit magasin. Petit, oui vraiment, la vitrine ne dépassait pas trois mètres de long, à tout casser.

–         Bonjour, j’aimerais louer des skis et des chaussures pour la matinée, annonça-t-elle au jeune homme au physique sympathique, qui se trouvait dans le magasin.

–         Aucun problème, asseyez-vous ici, je m’occupe de vous tout de suite, répondit-il avec un petit clin d’œil.

Histoire de se changer les idées, Irène Bouquet se laissa aller à penser, qu’il était bel homme. Son sourire charmeur et ses manières agréables devaient en impressionner plus d’une. Mais, pas elle. Les mecs, elle avait déjà donné, bien suffisamment, merci, et chat échaudé, craint l’eau froide. Ses rapports avec les hommes avaient toujours été très chaotiques. A commencer par son père, qui avait toujours exercé sur elle, un autoritarisme excessif. Peut-être que le manque de plomb dans sa tête, que lui reprochait incessamment sa mère, venait de là d’ailleurs. Il avait toujours décidé de tout pour elle, ne la laissant jamais prendre seule, la moindre responsabilité. Aujourd’hui, il n’était plus là, mais elle payait encore les pots cassés de son éducation despotique. Dès son adolescence, ses relations amoureuses s’en étaient également ressenties. Elles s’étaient toutes terminées en fiasco et à présent, elle n’était vraiment pas prête à s’engager dans une autre tentative. Vaccinée de la gente masculine à 30 ans. Pourtant, ce n’étaient pas les occasions qui lui manquaient. Bien au contraire, avec son physique, elle pouvait s’offrir des hommes à loisir. Mais son physique, justement, c’était bien le problème. Les mecs ne l’aimaient pas pour elle, mais uniquement pour ses courbes harmonieuses et généreuses. Loin de vouloir s’embringuer dans la construction d’un avenir solide avec elle, ils ne pensaient jamais avec leur tête, mais uniquement avec leur organe génital en position d’attaque. Elle l’avait bien compris maintenant et elle n’espérait plus rien de leur part. Les parties de jambes en l’air sans lendemain, elle en avait soupé. Elle avait souvent cru, souvent espéré qu’elle en avait enfin rencontré un différent des autres, mais elle avait dû en revenir vite, à chaque fois. Elle faisait donc tout ce qu’elle pouvait désormais pour masquer les atouts que la nature lui avait donnés, tentant d’éviter ainsi les écœurantes avances masculines. Elles n’avaient d’autre dessein que de la conduire dans un pieu. Malheureusement, ça ne fonctionnait pas toujours. La preuve, ce sale con qui lui collait aux basques, ne se lassait pas de la harceler. Et puis à présent, il y avait Chloé. Pour rien au monde, elle ne voudrait la rendre spectatrice de ses histoires sentimentales, toutes vouées à l’échec avant même de commencer. Elle reporta son attention sur le beau vendeur, qui lui avait valu toutes ses réflexions intérieures. Il portait sur son visage la candeur et l’insolence juvéniles. Il n’était pas blessé par la vie, comme elle. Tous les espoirs devaient lui être encore permis.

–         Et pour Monsieur ? questionna-t-il en regardant l’homme hideux qui s’était littéralement propulsé derrière la jeune femme lorsqu’elle était entrée.

–         La même chose que pour Madame, ordonna-t-il sèchement.

Le jeune vendeur estima que le timbre de sa voix grinçante et nasillarde était en accord parfait avec sa physionomie.

–         Ah, excusez-moi ! Vous êtes ensemble sans doute ? s’inquiéta-t-il.

Le doux visage d’Irène Bouquet se crispa.

–         Absolument pas, rétorqua-t-elle froidement en fixant le vendeur avec des grands yeux de chat effarouché.

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Extrait – l’Hôpital Rouge

Le matin des funérailles de Carole Nil, Marguerite avait téléphoné à Vincent pour lui faire part de son désir d’échapper à la cérémonie.

–          Un enterrement est toujours éprouvant, lui avait-elle dit, et je ne pense pas vous être de quelque concours que ce soit. Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préfèrerais donc ne pas y assister.

Sous un aspect très paternel qu’il ne s’était pas encore connu, Vincent lui avait répondu :

–          Mais bien sûr, je comprends ma petite Marguerite. Prenez votre matinée et profitez en pour effectuer les quelques emplettes que vous désiriez faire jeudi soir. Revenez cet après midi pour 14 heures, nous avons rendez-vous avec Marle.

En raccrochant, Vincent s’était senti positivement ridicule. Il devenait ringard et vieux jeu. Il en était conscient et pourtant, il ne tentait rien pour se ressaisir. Il filait un mauvais coton.

¯              ¯              ¯              ¯

 Dans le cimetière, le vent s’acharnait sur les cimes des peupliers avec un ululement rythmé mais sinistre. Le ciel était bas. Il s’était assombri et se faisait menaçant. Dans cette atmosphère qui aurait pu être choisie pour le triste évènement, l’inspecteur se tenait à l’écart du convoi qui conduisait Carole Nil à sa dernière demeure. Il stoppa à l’endroit où elle devait être inhumée. Vincent s’imagina durant quelques minutes une Carole pleine de vie avec ses sourires enjôleurs et son corps magnifique qui rendaient les hommes fous. Il se la représenta allongée sur son superbe lit à baldaquin bleu ciel, une longue cigarette à la main,  plongée dans de profondes réflexions qui l’amenaient à des plans de manipulation d’une odieuse intelligence. Que restait-il de tout cela à présent ? Carole avait-elle pu envisager un seul instant qu’en jouant ainsi avec les hommes, c’était avec sa propre vie qu’elle jouait ? Puis revenant au moment présent, l’inspecteur scruta les visages violacés par le froid des quelques personnes qui se trouvaient là et se demanda si le criminel était parmi eux ? :

Tancrède Falmin, le bel étudiant, dont la tête blonde se découpait très distinctement de la masse sombre, Madame Martinet, la sorcière de l’hôpital, qu’il reconnut en dépit de la voilette foncée qui descendait jusqu’au bas de son nez, Alexandre Grandroi, le flasque banquier, dont les yeux boursouflés et tout irrités étaient soulignés de deux gros cernes verdâtres visibles malgré ses épaisses lunettes. Il y avait aussi Jacques Villard, le chirurgien déchu, qui affectait un air de circonstance. Il semblait s’être rasé pour l’occasion ne réalisant probablement pas que Carole ne serait plus jamais sensible à ce genre d’attention. Et Madame Rocabelle, la concierge flétrie à la langue bien pendue, qui ressemblait à un épouvantail à moineaux avec son chapeau à plumes et également Monsieur Boutte, le voisin littéraire, qui, les mains entrecroisées à la hauteur des hanches, semblait égaré dans ses prières. Vincent se demanda s’il sentait la cire d’abeille. L’odeur était si forte dans son appartement que ses vêtements en étaient sans doute imprégnés. Il véhiculait certainement les effluves à l’extérieur mais l’inspecteur était trop loin du groupe pour s’en rendre compte et son interrogation resta sans réponse. Il nota l’absence de Richard Partanti, l’ingénieur trouillard, et du mystérieux Monsieur Franck, l’homme à la barbe et aux lunettes. Vincent s’était rendu à ces obsèques dans l’espoir de faire de nouvelles rencontres mais il connaissait toutes les personnes présentes hormis la jeune fille drapée de noir qui pleurait à faire pitié et qui devait être la sœur cadette de Carole Nil.

Après un moment de recueillement, les derniers hommages funéraires furent rendus à Carole Nil et les quelques couronnes de fleurs furent déposées sur sa tombe. Puis le convoi mortuaire se dirigea vers le portail en fer forgé qui, contigu à un grand mur en meulière, clôturait la nécropole parisienne. Vincent s’approcha d’un pas lent et arrêta la jeune inconnue. 

–          Excusez-moi Mademoiselle, je suis l’inspecteur Batin et j’aimerais vous poser quelques questions. 

–          Oh Monsieur l’inspecteur ! C’est horrible. Pourquoi Carole ? Pourquoi ? sanglota-t-elle en se jetant dans ses bras.

Vincent fut très surpris par cette réaction totalement inattendue et n’osa plus bouger d’une once. La jeune fille étouffa ses larmes sur son épaule alors qu’il demeurait figé par l’émotion. Lorsqu’enfin elle le regarda, il remarqua qu’elle n’était qu’une enfant. Elle aurait pu sans problème être sa fille. Elle devait avoir une quinzaine d’années tout au plus. Elle n’était, à franchement parler, pas vraiment jolie mais avait déjà un charme certain. Son teint laiteux était clairsemé de quelques taches de rousseur bien formées qui rappelaient la couleur de ses cheveux et ses grands yeux turquoise en amande évoquaient les profondeurs de l’océan, plutôt le pacifique. Elle faisait penser à un petit animal perdu qui procurait à Vincent un indicible sentiment, une sorte de volonté farouche de lui apporter soutien et réconfort, mêlée à une effroyable sensation d’impuissance.

–          Vous êtes la sœur de Carole n’est-ce pas ? demanda-t-il enfin d’une voix qui s’était faite de miel. 

–          Oui Monsieur, je suis Béatrice Nil, lui répondit-elle toujours agrippée à son cou.

–          Je comprends votre douleur Béatrice et croyez que j’y compatis de tout cœur, assura-t-il en la tapotant doucement dans le dos.

–          Je vous remercie Monsieur, répondit-elle simplement. 

Elle retira ses petites mains qu’elle avait crispées sur l’imperméable de Vincent et sortit un fin carré en dentelle de sa poche pour tenter de sécher ses larmes qui coulaient comme une fontaine jaillissante. Il fut rapidement inefficace tant il était mouillé. Vincent sortit un paquet de mouchoirs en papier de sa poche et le lui tendit avec un regard affectueux. 

–          Merci Monsieur. Excusez-moi, poursuivit-elle mais je suis tellement seule. Il ne me restait que ma sœur maintenant je n’ai plus personne !

–          Ma pauvre enfant, murmura-t-il en pensant : ‘’quelle injustice, si jeune et déjà si seule au monde’’. 

–          Vous allez trouver qui a fait ça, promettez-le-moi, supplia-t-elle. Je veux qu’il aille en prison et qu’il y reste pour toujours ! 

–          Je vous assure que je me donne à fond pour ça Béatrice. Vous êtes venue d’Auxerre ?

–          Oui, je repars tout à l’heure par le train de 12H03. 

–          Puis-je me permettre de vous raccompagner à la gare ?

–          Oui, je veux bien. 

Ils montèrent dans la voiture de l’inspecteur. Vincent la regarda s’installer sur le siège passager. Elle paraissait si fragile efflanquée dans ses vêtements noirs. Elle tira sa jupe de laine sur ses jambes maigres et rassembla l’amplitude de sa cape sur ses genoux cagneux. Vincent profita de ce cours trajet pour l’interroger en y mettant tout le tact dont il pouvait faire preuve.

–          Je sais Béatrice que c’est très pénible pour vous de répondre à mes questions dans un moment aussi difficile à vivre, mais peut être pourriez-vous m’apprendre quelque chose qui pourrait m’intéresser pour mon enquête.

–          Oui, je comprends bien mais je ne crois pas pouvoir vous apprendre quelque chose. Je ne savais pratiquement rien sur la vie de ma sœur à Paris. 

–          Ne veniez-vous pas la voir ? 

–          Non, elle ne voulait pas. C’est elle qui venait tout le temps, un mercredi sur deux parce que je n’ai pas d’école. 

–          Est-elle venue mercredi dernier ? 

–          Non, elle voulait faire ses achats de Noël. On devait le fêter ensemble, ajouta-t-elle en sanglotant. 

–          Savez-vous pourquoi elle ne souhaitait pas que vous lui rendiez visite à Paris ? 

–          Elle disait que l’homme avec lequel elle vivait, travaillait beaucoup chez eux et que ce ne serait pas marrant parce que l’appartement était tout petit et qu’on risquerait de le déranger. Elle disait qu’on était beaucoup mieux à la campagne, avec le bon air et les grands espaces, expliqua-t-elle avec la candeur de son adolescence. 

Carole Nil racontait apparemment les tumultes de sa vie privée ouvertement et sans beaucoup de pudeur mais Vincent s’était bien douté qu’elle devait agir différemment avec sa petite sœur et elle venait de le lui confirmer. Carole se sentait, sans doute, obligée de mentir souvent à Béatrice et de lui cacher la vérité sur ses nombreuses aventures sentimentales et sur ses sources de revenus.

–          Que faisiez-vous quand Carole venait vous voir ? 

–          On allait se promener dans la forêt quand le temps le permettait, on pique niquait même parfois. Et puis, on allait souvent faire les magasins à Auxerre. Carole m’achetait toujours des tas de choses…. des fois aussi, elle m’emmenait au cinéma…. Trois jours avant qu’elle n’arrive, je me sentais tout excitée, j’étais toujours pressée de la voir … quand je pense qu’elle ne viendra plus jamais, jamais….

–          Que faites-vous à l’école, reprit Vincent immédiatement pour éviter à Béatrice de s’abandonner à son désarroi. 

–          J’apprends l’informatique pour devenir opératrice, c’est ma première année mais je crois que je vais être obligée d’arrêter pour aller travailler. Maintenant que Carole n’est plus là, personne ne paiera mes études et personne non plus ne donnera de l’argent pour ma chambre à la dame qui me la prête. 

–          Vous savez, Carole avait pas mal d’argent et il y a de grandes chances pour que vous soyez sa seule héritière, avança-t-il prudemment. 

–          Je sais Monsieur l’inspecteur mais je n’ai même pas seize ans. Je ne les aurai que le mois prochain et il me faudra attendre encore longtemps jusqu’à ma majorité. En attendant que vais-je devenir ?

–          Ne vous désespérez pas comme ça, il y a des cas où les lois sont parfaitement aménagées aux circonstances. Il sera fort possible de débloquer mensuellement une partie du capital pour donner une somme à cette dame dont vous me parlez afin qu’elle s’occupe de vous. 

–          Vous croyez ? 

–          Je vous promets de voir le problème mais il faut me faire aussi une promesse. 

–          Laquelle ? s’inquiéta-t-elle aussitôt. 

–          Celle de ne pas regarder derrière vous maintenant, mais loin devant vous. Il faut croire Béatrice, croire en l’avenir même lorsque c’est difficile et que les choses font mal à l’intérieur. Je suis sûr que vous pouvez y arriver et espérer. D’accord ? 

–          D’accord, je vous fais la promesse d’essayer, vous êtes si gentil !

 Ils étaient arrivés à la gare. Jamais la gare de Lyon n’avait paru si sordide à Vincent. Toute la noirceur de l’endroit se confinait à une atmosphère étouffante entre les odeurs de pollution et les pleurs des amoureux qu’un départ imminent allait séparer. Il porta le mince sac de Béatrice jusqu’au quai. Elle ne monta pas tout de suite dans le train. Elle le regardait et ses yeux trahissaient son infini besoin de tendresse et de protection. De nouveau, elle se jeta dans ses bras. Lui prenant la main, il l’écarta doucement et posa un baiser sur son front. Il pensait à ses nombreuses nièces et instinctivement, il pria pour qu’un tel sort ne leur arrive jamais. C’est vrai que le risque était moindre. Sa famille était grande et c’était incontestablement un avantage.

 –          Allez, il faut partir maintenant et essayer d’être courageuse. Ça va aller ! affirma-t-il en lui adressant un petit clin d’œil encourageant. 

Il aurait voulu pouvoir lui en dire plus, la rassurer davantage mais les quelques phrases qu’il essaya d’élaborer dans son esprit ne purent aboutir. Tout compte fait, il regrettait que Marguerite ne soit pas avec lui. Il était sûr qu’elle aurait, elle, trouvé les mots qui pouvaient faire du bien à Béatrice. Elle grimpa dans un wagon, sortit la tête par une fenêtre et sourit à Vincent au travers de ses larmes tout en lui criant : 

–          Au revoir, Monsieur l’inspecteur !

 –          Salut Béatrice, répondit-il en agitant une main.

 Le train démarra. Il le suivit du regard jusqu’à ce qu’il ne fut plus qu’un point à l’horizon. Cette enfant l’avait profondément ému. Elle était si affligée et tellement désorientée ! Il soupira et alluma une cigarette avec le désir inconscient que le poids, qu’il sentait peser lourd sur son cœur, allait se dissiper avec les volutes de fumée qu’il exhalait. C’était dans ces moments, durant lesquels il mesurait la souffrance des gens, qu’il en arrivait à détester son métier qui lui faisait affronter le malheur un peu trop souvent à son goût. Mais, c’étaient aussi ces mêmes moments qui lui conféraient une force et une volonté puissantes de mettre à l’ombre pour très longtemps, les responsables qui provoquaient tant de douleur. Il revit le petit visage lilial de Béatrice qui se dessina dans sa tête.

 ‘’Ce n’est certainement pas en cherchant de ce côté que je parviendrai à mes fins, même compte-tenu de l’héritage !’’ pensa-t-il en quittant le quai de la gare.

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