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Archive for mars 2012

Dans les années 1970

Journal de mon enfance,

La première fois que j’ai entendu parler de déni de grossesse ou du moins, que j’en ai capté et retenu le terme, je devais avoir aux environs de quatre ans. Elle était avec l’un de ces nombreux hommes. Ils n’avaient de cesse que de défiler à la maison. Il y en avait pour tous les goûts, des jeunes, des vieux, des bruns, des blonds, des roux, des grands, des petits, des gros, des minces, des binoclards, des chauves, des chevelus … Dire que je me rappelle aujourd’hui, vingt ans plus tard, au jour où je décide de mettre mon histoire sur papier au travers de ce journal, du physique du bonhomme en question serait bien présomptueux de ma part. Mais quelle importance ? C’était simplement un parmi tant d’autres. Leur conversation en revanche est restée gravée dans ma mémoire avec une précision très nette. Il m’est possible de la rapporter sans la moindre hésitation :

–         Mais pourquoi donc n’as-tu pas avorté, puisque tu n’en voulais pas de ce moutard !

–         C’est un déni, tu comprends ça, un déni ! Ce môme est un déni !

–          Tu veux dire que tu ne t’es même pas rendu compte que tu étais en cloque ! Alors là, moi j’y crois pas ! Ma femme, quand ça lui est arrivé, elle était plus grosse qu’un ballon de baudruche ! Un bide monstrueux et des nichons énormes !

–         Eh bien moi non, tu vois. C’est comme ça, un déni, ton corps ne se modifie pas du tout. Quand il est arrivé, j’en suis restée scotchée, je n’arrivais pas à réaliser ! C’est comme s’il avait poussé sournoisement en moi, comme une tumeur maligne, une saloperie de cancer qui commence à te faire mal quand il est trop tard !

–         Ben ça alors, tu m’en bouches un coin, Marilyn ! Pourquoi ne pas l’avoir abandonné alors ?

–         Ma frangine, mon idiote de frangine et ses grands principes ! Elle trouve déjà que je n’exerce pas un métier honorable et pour elle, il n’était pas question d’abandonner le gosse. « Tu verras, qu’elle m’a dit, tu n’es pas la première femme à faire un déni et tu ne seras pas la dernière, la plupart de celles qui ont connu ça, deviennent de bonnes mères et adorent leur petit ». Seulement moi non, tu vois ! 4 ans plus tard, je n’ai pas eu le déclic et ce sale morveux de déni m’empoisonne la vie ! Je n’aurais jamais dû l’écouter la frangine !

J’étais dans le couloir, derrière la porte de sa chambre, l’oreille tendue, bloquant ma respiration pour ne pas être surpris et des milliers de pensées tourbillonnaient dans ma petite tête d’enfant. Je n’avais pas tout compris de leur conversation. Ce n’est que bien plus tard, que j’ai pu analyser la teneur de leurs propos imprimés pour toujours dans ma mémoire. Mais, dès lors, je savais deux choses avec certitude. La première était que je voulais qu’elle m’aime et la deuxième, qui venait de m’apparaître clairement, était que j’étais un déni et que ce n’était pas comme ça que l’on m’appelait jusqu’à présent.

Peu de temps après, tantine me parlait de ma première rentrée des classes. C’était pour bientôt. Elle m’a emmené dans les magasins choisir un cartable, une boîte de crayons de couleur et un cahier de dessin. Je me suis rapidement décidé pour un bel ensemble à l’effigie de Bambi. Puis, nous sommes allés acheter des nouvelles chaussures et des vêtements neufs. Elle était toujours gentille avec moi, tantine. Le jour J, c’est elle qui m’a conduit à l’école. Elle avait pris soin de mettre un bon goûter dans mon sac, des Choco BN, une banane et un jus de fruits avec une paille.

C’était une agréable journée de septembre. J’avais fière allure dans mon polo jaune clair, mon bermuda écossais et mon blouson bleu marine. Tantine m’a emmené dans la classe puis, m’a quitté après mille mots rassurants en m’affirmant que ce serait maman qui viendrait me chercher le soir car elle, elle travaillait. Tantine disait toujours « maman », mais moi, je ne pouvais pas l’appeler comme ça. Elle voulait que je dise Marilyn. Alors lorsque je lui parlais, je me pliais à ce désir, mais dans ma tête, je pensais toujours « maman » aussi.

La première journée d’école m’a semblé longue. Toutefois, l’idée que maman vienne me récupérer le soir, m’avait mis du baume au cœur. Les heures que je vivais difficilement au sein de cette maternelle, parmi des enfants qui s’agitaient et qui pleuraient, étaient probablement le gage à payer pour que maman s’intéresse à moi. Elle ne m’emmenait jamais nulle part et ne venait pas plus me chercher où que ce soit. Alors, j’ai pris mon mal en patience et j’ai participé aux activités sans rechigner. Nous avons dessiné, fait de la pâte à modeler et  ce premier jour scolaire a enfin pris fin.

Elle était en retard. Tous les autres jeunes élèves étaient déjà partis. Je les avais vus un à un quitter l’école, sans pouvoir m’empêcher de les envier lorsque leurs mamans respectives les serraient fort dans leurs bras en les couvant de baisers et de regards tendres. Pourtant, aucune de ces mamans n’était aussi jolie que la mienne. Lorsqu’elle est enfin arrivée dans le grand hall de récréation où j’étais surveillé par l’œil impatient de mon institutrice, elle portait une robe blanche avec une ceinture dorée et ressemblait aux belles princesses des contes de fées que me lisait tantine. Elle n’a pas adressé la parole à la maîtresse et m’a simplement lancé sans s’inquiéter, le moins du monde, du déroulement de ma première journée :

–         Allez, on y va. Je suis pressée. J’ai un rendez-vous.

Elle en avait toujours. Elle ne travaillait que sur rendez-vous. J’ai noté, malgré mon jeune âge, l’étonnement qui se peignait sur le visage de l’institutrice. Elle n’a cependant pas révélé le fond de sa pensée et simplement questionné de sa voix douce :

–         C’est ta maman, Denis ?

–         Oui, ai-je répondu timidement alors que maman reprenait :

–         Denis ?

–         Bah oui, vous semblez surprise ? Il m’a dit que c’était ainsi que vous l’appeliez, bien que j’ai remarqué que ce n’est pas le prénom qui figure sur sa fiche d’inscription. Les premières journées d’école sont suffisamment difficiles pour un jeune enfant. S’il a un surnom à la maison autant en faire usage ici aussi.

Maman s’est contentée d’acquiescer d’un léger signe de tête. Elle n’a rien ajouté et lorsque nous nous sommes retrouvés dans la voiture, elle a seulement commenté :

–         Tu sais, je m’en moque ! Si tu veux qu’on t’appelle Denis, pourquoi pas ? C’est plutôt ta tante, qui va être déçue en apprenant ça, car c’est elle qui a choisi ton prénom !

Elle n’a pas fait le rapprochement, pas compris, qu’espérant lui faire plaisir, j’avais affirmé à la maîtresse du haut de mes 4 ans que je m’appelais déni.

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