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Archive for the ‘Extraits’ Category

De violentes bourrasques soulevaient des tourbillons de neige. Jean-Baptiste Boulin progressait difficilement en pestant. « Quelle conne, l’obliger à faire un tel périple ! ». Qu’elle le foute dehors, passe encore, mais elle avait trouvé moyen de mettre sa voiture en panne. Un kilo de sucre dans le réservoir ! Il avait eu beau s’acharner, la Passat n’avait rien voulu savoir. Il n’avait pas vu d’autre solution que de se rendre à pied chez sa sœur à quatre kilomètres de là. Une distance raisonnable, mais pas par ce froid de canard et ce temps de chien ! Il resserra les pans de son loden et remonta son écharpe plus haut sur son nez. Les flocons de neige s’étaient accumulés sur ses cils, ses épais sourcils et sur ses cheveux, déjà dégarnis malgré sa petite quarantaine. Dans la précipitation, il n’avait même pas songé à se coiffer d’un bonnet. Elle était prête à le tuer. Elle s’était emparée d’un grand couteau de cuisine et l’avait menacé en hurlant. Des yeux de folle, une véritable hystérique ! La fuite avait été la seule solution pour sauver sa peau. Il n’avait rien emporté, même pas un slip de rechange pour demain matin. Il était sorti précipitamment ses clés de voiture à la main et elle avait vociféré : « Bon vent, ne remets jamais les pieds ici. Et si tu démarres avec une boîte de sucre dans ton réservoir, tu auras bien de la chance ! ». Puis elle avait claqué violemment la porte et l’avait verrouillée à double tour.

« Quelle conne, non mais quelle conne ! ». Lui qui s’était imaginé une soirée peinarde au coin du feu, il en était pour ses frais. Elle l’avait attaqué directement, dès qu’il avait franchi le seuil de la porte. Elle n’avait prêté aucune attention au bouquet de fleurs hebdomadaire qu’il ne manquait jamais de lui ramener en lui susurrant tendrement à l’oreille : « Rien n’est trop beau pour la femme de ma vie« . Aujourd’hui, il avait acheté douze magnifiques roses rouges. Il les avait posées machinalement sur la commode à côté de la porte sans prononcer un mot, cette fois-ci. Il n’avait même pas eu le temps de retirer son manteau et de mettre ses pantoufles. Juste ôter ses gants et ça, c’était une erreur, car il les avait abandonnés sur le guéridon de l’entrée et n’avait pas pris le temps de les récupérer avant son exode imprévu et forcé. Ses mains étaient glacées maintenant. Il allait les perdre à cause d’elle ! Elles allaient casser tout net, tellement il les sentait congelées. » Jamais je n’aurais cru ça d’elle, quelle conne ! ».

Elle était toujours si calme et si pacifique. Il n’avait vraiment pas anticipé sa réaction sanguine. Habituellement, le vendredi soir, lorsqu’il regagnait le chalet après quatre jours passés à Paris, elle l’accueillait avec joie et bonne humeur et ne manquait jamais de lui préparer un bon petit plat qui embaumait l’atmosphère. Ce soir, pas une odeur dans la maison. Rien sur la gazinière, juste de l’huile sur le feu et quelle huile ! Elle avait tout déballé en vociférant des injures et était sortie l’espace de quelques minutes. Sous le choc, il était resté pantois, planté au milieu de la pièce sans pouvoir réfléchir constructivement, ni effectuer le moindre geste. Une douche froide totalement imprévue. Elle était très vite revenue, s’était emparée du couteau et lui avait encore proféré des insanités. Il ne s’était pas attendu du tout à cette attaque à l’arme blanche non plus. Sa vie était tellement bien organisée et si bien réglée, comment imaginer qu’elle avait pu basculer aussi rapidement à cause d’un malheureux dessin d’enfant ! C’était incroyablement ridicule.  » Bon, se dit-il, demain il fera jour, elle sera revenue sur de meilleurs sentiments, surtout vu son état, mais quelle conne tout de même ! « . Se retrouver à braver la tempête dans la nuit sombre à vingt et une heures était invraisemblable. Déjà une heure de marche dans ce froid glacial et bien qu’il ait perdu un peu ses repères dans cette tourmente hivernale, il pensait être seulement à mi-chemin. Il n’était même pas tout à fait sûr de ne pas avoir dévié du sentier. Les précipitations étaient d’une telle violence que le paysage tout entier semblait balayé au profit d’une immense étendue nébuleuse. Bien difficile de s’orienter dans ces conditions météorologiques désastreuses. Il peinait de plus en plus et sentait ses forces s’amenuiser. Il aimait tant son confort et il n’avait jamais eu l’âme d’un sportif. Un peu de ski pour le loisir par grand soleil, rien de plus. La marche, la randonnée, le vélo, l’escalade, l’équitation, autant d’activités auxquelles s’adonnaient les Hauts-Alpins, n’étaient pas des trucs pour lui. Il était Parisien pure souche. Seules les affaires l’avaient conduit dans le coin et il avait saisi les opportunités au fil des mois pour finir rapidement par s’installer plus ou moins avec elle. Mais elle, elle était du pays justement. Elle connaissait mieux que quiconque les difficultés climatiques du massif en plein mois de novembre ! Jamais elle n’aurait dû le contraindre à cette expédition extrême. Les hormones féminines, probablement… Depuis dix ans, elle était très heureuse comme ça. Pourquoi tout foutre en l’air en quelques secondes sans faire preuve d’aucune ouverture d’esprit ? Avait-elle au moins songé à François Mitterrand ? se demanda-t-il soudainement. Jean-Baptiste Boulin n’avait jamais partagé ses opinions politiques, mais il n’en demeurait pas moins que c’était un grand homme. On peut apprécier les gens sans pour autant adhérer à leur idéologie. C’était ça, la largesse spirituelle. Il fallait voir plus loin que le bout de son nez. Elle allait vite réaliser que cette vérité ne changeait absolument rien. Ce soir, il était resté à quia sous l’effet du choc, mais quand elle sera calmée, il l’endormira de ses charmes, comme il savait très bien le faire. Il trouvera les mots. Jean-Baptiste Boulin était un très beau parleur. Retourner les cerveaux à son avantage faisait partie de son lot quotidien…

Toujours sûr de lui, il était de nature optimiste. Ce soir, il était très en colère et il la rendait responsable de la galère qu’il était en train de vivre sans se remettre en question. Réfléchir sur soi-même ne servait à rien, il préférait de loin laisser la hargne l’animer en se rassurant. Oui, rapidement, elle allait réfléchir et il retrouvera une existence confortable. Fort de cette aspiration, il accéléra le pas. Mais il se trouva soudainement déséquilibré en s’enfonçant dans la neige jusqu’aux genoux et il chuta sur le côté dans la poudreuse. Il maugréa de plus belle en s’évertuant vainement à se relever. Sa cheville droite lui faisait mal. Il avait trébuché sur une pierre recouverte par la neige. À cet instant, il entendit un bruit de clochettes. Étonnant, qui donc pouvait se balader par ici, à cette heure, par un temps pareil ? Mais qu’importe, Jean-Baptiste Boulin y vit immédiatement un espoir. La fin de son calvaire peut-être ? Toujours allongé sur le sol, il tenta de scruter les ténèbres. Il ne vit d’abord rien, mais entendit les tintements se rapprocher. Il aperçut alors une mule. Ses yeux enneigés l’empêchaient de distinguer les détails. Juste une silhouette de bourriquot avec un cavalier flou sur son dos. Un homme ou une femme ? Puis quelles paroles lui parvinrent aux oreilles :

Ohé, Jean-Baptiste Boulin !

Son soulagement fut immédiat. Quelqu’un l’avait reconnu et allait l’aider à sortir de cette galère. Il n’avait pas reconnu spécialement la voix, mais c’était celle d’un homme. Quoique… l’intonation semblait suraiguë et nasillarde. Pas vraiment naturelle. Il examina la curieuse monture. La mule portait autour du cou un seau métallique dont le contenu fumait dans l’air. La forme sur son dos était très étrange. Jean-Baptiste Boulin essaya de fixer son regard à travers le blizzard. Sa vue devait être vraiment troublée. Le maître de l’animal ressemblait à un bonhomme de neige ! Oui, c’était bien cela, un être humain déguisé en bonhomme de neige ! Il paraissait être tout en coton. Entièrement blanc et neigeux avec un masque sur le visage. Jean-Baptiste Boulin ressentit des frissons de trouille le parcourir. C’était quoi ce délire ? Il ne trouva rien à dire et le curieux cavalier reprit :

Vous semblez bien pressé, Monsieur Boulin.

– Pressé, pressé, bien sûr que je le suis, grogna-t-il. Je me rends chez ma sœur et je suis gelé. J’ai hâte de me mettre au chaud. Aidez-moi à me relever et dites-moi qui êtes-vous ? Avec votre accoutrement ridicule, je ne vous reconnais pas. Je ne sais même pas si vous êtes un homme ou une femme. C’est un peu fort, non ? Je sais bien que les bonhommes de neige n’ont pas de sexe, mais tout de même ! Cependant, nous nous sommes visiblement déjà rencontrés. Vous connaissez mon nom. Quel est le vôtre ?

Jean-Baptiste Boulin venait de reprendre espoir. Cet homme ou cette femme était un original, un petit plaisantin, pas dangereux pour autant et, il le connaissait.

Tu ne l’as pas deviné ? Je suis le petit homme blanc des montagnes. C’est moi qui sème la neige sur les hauteurs, et voilà ma mule, la bonne Tempête, qui sait si bien la soulever et la jeter au visage du voyageur.

Maintenant, ça suffit vos idioties, aidez-moi à me remettre debout !

Décidément, vous avez un bien mauvais caractère, monsieur Boulin, reprit le mystérieux homme.

– Mais vous êtes complément givré ! Pas étonnant avec votre déguisement burlesque. Vous vous prenez pour Hibernatus ou quoi ? La plaisanterie a assez duré, je suis en train de mourir de froid au cas où vous ne l’auriez pas remarqué. Je n’ai pas du tout l’esprit à plaisanter. Aidez-moi !

– Vous avez l’air d’avoir de l’argent sur vous. Tout à l’heure je l’entendais tinter dans vos poches à plus de cinq cents pas. Faites-le donc sonner encore un peu. J’aime ce bruit.

 » Bon sang, un vrai cauchemar. Mais c’est qui ce cinglé qui semble sorti d’un autre siècle ? « . Jean-Baptiste Boulin était tout à coup terrorisé. Ce mec était un voleur, il voulait le dépouiller et le tuer ensuite probablement. Il devait prendre les jambes à son cou et fuir, une nouvelle fois dans la soirée. Il rassembla le peu de forces qu’il lui restait pour tenter de se remettre sur ses pieds. Impossible. Ses membres gelés ne répondaient plus. Sa cheville le faisait de plus en plus souffrir. Il se sentait épuisé et l’hypothermie le menaçait. Jamais il n’avait vécu une telle situation de toute sa vie. Tout cela à cause du dessin de cette foutue môme ! Il aurait dû le déchirer séance tenante au lieu de s’abêtir dans sa contemplation et de le foutre dans son portefeuille. Mais comment aurait-il pu imaginer ?

Son assurance et son optimisme innés commençaient à le fuir lamentablement. Le seul moyen de sortir de cet enfer était de marcher dans le sens de cet inconnu désaxé.

– Écoutez, je vous donnerai de l’argent. Deux cents francs, si vous m’aidez à me tirer d’ici. Je n’en peux plus ! Je me suis aussi tordu la cheville dans ma chute et j’ai mal.

Le bonhomme blanc émit un rire de gorge profond et terrifiant avant de reprendre :

– Donnez-moi donc cet argent. Je sais des gens qui en ont bien besoin.

– Mais vous êtes fou à lier, je vous en supplie, aidez-moi. Je vais mourir si vous me laissez comme ça et je ne pourrai pas vous donner de fric. Allez, je monte à cinq cents, mais aidez-moi, par pitié !

– Entre nous, monsieur Boulin, je crois que vous auriez mieux fait de rester chez vous ces jours-ci.

Jean-Baptiste n’en pouvait plus. Il ne comprenait rien aux propos de ce taré. Une violente douleur lui cuisait les poumons. Il avait à présent du mal à respirer. Il chercha désespérément du regard un espoir à l’horizon. Rien, une étendue blanche, des flocons blancs, un vent blanc et ce satané bonhomme blanc, perché sur sa bestiole de malheur.

– Je suis épuisé, murmura-t-il dans un souffle.

– Soit, je vais adoucir tes derniers moments.

La forme blanche tira un long manche du seau fumant, qui pendait autour du cou de la mule et appliqua l’embout sur une joue de Jean-Baptiste Boulin. Les yeux exorbités, celui-ci voulut hurler sous la douleur cuisante, mais aucun son ne put franchir le seuil de ses lèvres exsangues. L’étrange bonhomme de neige recommença son geste, encore et encore en chuchotant sans cesse :

– Piaffe ! Piaffe, ma bonne Tempête.

L’animal faisait voler la neige. Elle recouvrait peu à peu le corps gelé de Jean-Baptiste Boulin. La silhouette blanche releva lentement son masque sur son front et son regard croisa celui de son souffre-douleur.

Dans un dernier sursaut de lucidité, Jean-Baptise Boulin comprit. Des étoiles scintillèrent dans sa tête avec violence, puis il s’évanouit, épuisé par le froid et les multiples brûlures imposées par son bourreau.

La forme blanche détailla le corps presque entièrement enseveli encore quelques instants et elle repartit sur sa mule en chantonnant : « Les avares sont toujours détestés et les cœurs impitoyables n’excitent jamais la pitié ».

  Deux jours plus tard, le dimanche matin, les gendarmes de Saint étienne en Dévoluy découvraient le cadavre de Jean-Baptiste Boulin. Il n’aura plus jamais besoin de slip de rechange.

 

 

 

 

 

 

 

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Avenue du Président Wilson

Décembre 2013. Mon troisième roman est paru ce mois-ci aux éditions Paulo Ramand. Il est diponible sur le site de l’Editeur, sur fnac.com et Chapitre.com. Merci à tous mes lecteurs !

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Dans les années 1970

Journal de mon enfance,

La première fois que j’ai entendu parler de déni de grossesse ou du moins, que j’en ai capté et retenu le terme, je devais avoir aux environs de quatre ans. Elle était avec l’un de ces nombreux hommes. Ils n’avaient de cesse que de défiler à la maison. Il y en avait pour tous les goûts, des jeunes, des vieux, des bruns, des blonds, des roux, des grands, des petits, des gros, des minces, des binoclards, des chauves, des chevelus … Dire que je me rappelle aujourd’hui, vingt ans plus tard, au jour où je décide de mettre mon histoire sur papier au travers de ce journal, du physique du bonhomme en question serait bien présomptueux de ma part. Mais quelle importance ? C’était simplement un parmi tant d’autres. Leur conversation en revanche est restée gravée dans ma mémoire avec une précision très nette. Il m’est possible de la rapporter sans la moindre hésitation :

–         Mais pourquoi donc n’as-tu pas avorté, puisque tu n’en voulais pas de ce moutard !

–         C’est un déni, tu comprends ça, un déni ! Ce môme est un déni !

–          Tu veux dire que tu ne t’es même pas rendu compte que tu étais en cloque ! Alors là, moi j’y crois pas ! Ma femme, quand ça lui est arrivé, elle était plus grosse qu’un ballon de baudruche ! Un bide monstrueux et des nichons énormes !

–         Eh bien moi non, tu vois. C’est comme ça, un déni, ton corps ne se modifie pas du tout. Quand il est arrivé, j’en suis restée scotchée, je n’arrivais pas à réaliser ! C’est comme s’il avait poussé sournoisement en moi, comme une tumeur maligne, une saloperie de cancer qui commence à te faire mal quand il est trop tard !

–         Ben ça alors, tu m’en bouches un coin, Marilyn ! Pourquoi ne pas l’avoir abandonné alors ?

–         Ma frangine, mon idiote de frangine et ses grands principes ! Elle trouve déjà que je n’exerce pas un métier honorable et pour elle, il n’était pas question d’abandonner le gosse. « Tu verras, qu’elle m’a dit, tu n’es pas la première femme à faire un déni et tu ne seras pas la dernière, la plupart de celles qui ont connu ça, deviennent de bonnes mères et adorent leur petit ». Seulement moi non, tu vois ! 4 ans plus tard, je n’ai pas eu le déclic et ce sale morveux de déni m’empoisonne la vie ! Je n’aurais jamais dû l’écouter la frangine !

J’étais dans le couloir, derrière la porte de sa chambre, l’oreille tendue, bloquant ma respiration pour ne pas être surpris et des milliers de pensées tourbillonnaient dans ma petite tête d’enfant. Je n’avais pas tout compris de leur conversation. Ce n’est que bien plus tard, que j’ai pu analyser la teneur de leurs propos imprimés pour toujours dans ma mémoire. Mais, dès lors, je savais deux choses avec certitude. La première était que je voulais qu’elle m’aime et la deuxième, qui venait de m’apparaître clairement, était que j’étais un déni et que ce n’était pas comme ça que l’on m’appelait jusqu’à présent.

Peu de temps après, tantine me parlait de ma première rentrée des classes. C’était pour bientôt. Elle m’a emmené dans les magasins choisir un cartable, une boîte de crayons de couleur et un cahier de dessin. Je me suis rapidement décidé pour un bel ensemble à l’effigie de Bambi. Puis, nous sommes allés acheter des nouvelles chaussures et des vêtements neufs. Elle était toujours gentille avec moi, tantine. Le jour J, c’est elle qui m’a conduit à l’école. Elle avait pris soin de mettre un bon goûter dans mon sac, des Choco BN, une banane et un jus de fruits avec une paille.

C’était une agréable journée de septembre. J’avais fière allure dans mon polo jaune clair, mon bermuda écossais et mon blouson bleu marine. Tantine m’a emmené dans la classe puis, m’a quitté après mille mots rassurants en m’affirmant que ce serait maman qui viendrait me chercher le soir car elle, elle travaillait. Tantine disait toujours « maman », mais moi, je ne pouvais pas l’appeler comme ça. Elle voulait que je dise Marilyn. Alors lorsque je lui parlais, je me pliais à ce désir, mais dans ma tête, je pensais toujours « maman » aussi.

La première journée d’école m’a semblé longue. Toutefois, l’idée que maman vienne me récupérer le soir, m’avait mis du baume au cœur. Les heures que je vivais difficilement au sein de cette maternelle, parmi des enfants qui s’agitaient et qui pleuraient, étaient probablement le gage à payer pour que maman s’intéresse à moi. Elle ne m’emmenait jamais nulle part et ne venait pas plus me chercher où que ce soit. Alors, j’ai pris mon mal en patience et j’ai participé aux activités sans rechigner. Nous avons dessiné, fait de la pâte à modeler et  ce premier jour scolaire a enfin pris fin.

Elle était en retard. Tous les autres jeunes élèves étaient déjà partis. Je les avais vus un à un quitter l’école, sans pouvoir m’empêcher de les envier lorsque leurs mamans respectives les serraient fort dans leurs bras en les couvant de baisers et de regards tendres. Pourtant, aucune de ces mamans n’était aussi jolie que la mienne. Lorsqu’elle est enfin arrivée dans le grand hall de récréation où j’étais surveillé par l’œil impatient de mon institutrice, elle portait une robe blanche avec une ceinture dorée et ressemblait aux belles princesses des contes de fées que me lisait tantine. Elle n’a pas adressé la parole à la maîtresse et m’a simplement lancé sans s’inquiéter, le moins du monde, du déroulement de ma première journée :

–         Allez, on y va. Je suis pressée. J’ai un rendez-vous.

Elle en avait toujours. Elle ne travaillait que sur rendez-vous. J’ai noté, malgré mon jeune âge, l’étonnement qui se peignait sur le visage de l’institutrice. Elle n’a cependant pas révélé le fond de sa pensée et simplement questionné de sa voix douce :

–         C’est ta maman, Denis ?

–         Oui, ai-je répondu timidement alors que maman reprenait :

–         Denis ?

–         Bah oui, vous semblez surprise ? Il m’a dit que c’était ainsi que vous l’appeliez, bien que j’ai remarqué que ce n’est pas le prénom qui figure sur sa fiche d’inscription. Les premières journées d’école sont suffisamment difficiles pour un jeune enfant. S’il a un surnom à la maison autant en faire usage ici aussi.

Maman s’est contentée d’acquiescer d’un léger signe de tête. Elle n’a rien ajouté et lorsque nous nous sommes retrouvés dans la voiture, elle a seulement commenté :

–         Tu sais, je m’en moque ! Si tu veux qu’on t’appelle Denis, pourquoi pas ? C’est plutôt ta tante, qui va être déçue en apprenant ça, car c’est elle qui a choisi ton prénom !

Elle n’a pas fait le rapprochement, pas compris, qu’espérant lui faire plaisir, j’avais affirmé à la maîtresse du haut de mes 4 ans que je m’appelais déni.

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Le petit Jérémy Bertin avançait sur le trottoir bordé de platanes d’un pas traînant. Il n’avait pas envie d’aller à l’école ce matin et son cartable ne lui avait jamais paru peser aussi lourd. Le soleil brillait mais le temps était frais, à peine 5 °C en cette matinée d’avril. Jérémy ne s’était pas suffisamment couvert malgré les recommandations de sa mère et il frissonnait. C’était toujours ainsi maintenant, il allait à l’encontre de ce que disait sa mère. Si elle disait noir, il pensait blanc. Pourtant, il n’était pas encore adolescent, enfin lui, disait qu’il l’était presque. Il n’y a pas que l’âge qui compte là-dedans. Certains évènements de la vie vous font mûrir plus vite que prévu et c’est pour cela que Jérémy défendait sa position d’ado. C’est pareil pour tout. Un fruit mal traité et soumis à une surchauffe se gâte plus vite qu’un autre qui atteindra sa maturation en douceur avec des bons soins et un ensoleillement pondéré.

Physiquement, Jérémy n’avait rien d’un jouvenceau et ça l’énervait un peu. Quand l’extérieur n’est pas en accord avec l’intérieur, ça pose certains problèmes. C’était un beau petit garçon aux yeux noisette avec des cheveux aussi blonds que les blés avant la moisson. Il détestait la couleur de ses cheveux. « Ca fait bébé » jugeait-il. Pour apporter à son visage juvénile, la maturité de son esprit, il avait souvent pensé les teindre en brun. L’idée le reprenait cycliquement et il était sûr de finir par le faire un jour ou l’autre. Son corps était assez fluet et ça aussi, c’était très agaçant. Il savait qu’il devrait manger plus pour aider ses muscles à se développer mais c’était très difficile. Ce matin, une fois de plus, il n’avait rien pu avaler pour son petit-déjeuner. Il avait passé une mauvaise nuit. Encore cet horrible cauchemar qui était revenu, toujours le même. A chaque fois, il se réveillait trempé d’une sueur glacée avec des nœuds douloureux qui lui oppressaient la gorge. Comment avoir faim dans de telles conditions ?

Jérémy aimait l’école, étudiait avec plaisir, avait un don inné pour les mathématiques et il ne rechignait jamais pour faire ses devoirs. Pourtant aujourd’hui, il aurait volontiers opté pour l’école buissonnière. C’était peut-être la fatigue qui était responsable de son apathie et de son manque de courage matinal ? Mais non, au fond il savait que ce n’était pas la vraie raison. Après ce maudit cauchemar, c’était toujours pareil. Il se sentait angoissé et malheureux et voir ses copains joyeux dans la cour faisait monter en lui des ondes de désespoir qui le plongeaient dans la mélancolie et même dans la nostalgie, dans la nostalgie d’un passé à tout jamais perdu. A dix ans, c’était triste. Lorsqu’il était dans cet état, il était incapable de positiver. L’avenir lui paraissait noir et la vie trop difficile à vivre. Il n’était pas jaloux du bonheur de ses amis, ça non, mais il ne comprenait pas l’injustice et se demandait toujours pourquoi le destin l’avait si violemment frappé. Il était si petit à cette époque-là, un peu plus de quatre ans seulement. Il n’avait jamais fait de mal à personne et il était heureux. Puis tout d’un coup, tout s’était écroulé….. Les gens parlaient d’un bon Dieu. Jérémy, lui, se demandait qui pouvait bien être ce type tout puissant qui décide du sort de l’humanité toute entière selon ses humeurs et son bon gré. Un Dieu d’accord, mais certainement pas un bon Dieu. Une sorte de potentat qui agit comme bon lui semble dans l’exercice de ses pouvoirs. Les humains, ils étaient punis pour ça, punis pour « abus de pouvoir ». Il en avait souvent entendu parler. Il avait de la chance, Dieu, qu’on ne puisse jamais le rencontrer. Sinon de nombreux êtres sur cette terre auraient réglé leurs problèmes avec lui et l’auraient traîné devant les tribunaux. 

Jérémy venait de passer près du bar tabac du village et il avait entendu les vieux dire plein de méchancetés sur Hélène. L’histoire d’Hélène ne lui paraissait pas invraisemblable, parce qu’elle était bien vraie, mais c’était mathématiquement que les histoires ici lui paraissaient invraisemblables. Dans ce tout petit village d’à peine mille habitants, il y avait tout de même deux femmes qui avaient assassiné leur mari. Proportionnellement, c’était vraiment incroyable. Jérémy calculait vite et ramenait souvent les faits à des pourcentages ou des probabilités. Et dans ce cas, pas besoin d’être devin, se disait-il, ça fait deux pour mille. Il se posait des questions sur les statistiques nationales mais ne les avait jamais entendues. Il savait par la télé qu’une femme sur trois divorce mais il aurait aimé savoir combien trucident leur mari. En tout cas, ici, c’étaient deux pour mille habitants. Si on répartissait les habitants à environ deux cents enfants, quatre cents hommes et quatre cents femmes, le pourcentage était alors de 0,5 femme meurtrière pour cent femmes normales. Bon, pensa Jérémy, pour ne pas couper une femme en deux, disons que ça fait une pour deux cents. C’était énorme, vraiment énorme.

Enfin, pour Hélène ce n’était pas sûr. Il avait suivi les informations l’année dernière. On parlait d’Hélène tous les soirs au journal télévisé. Elle avait été incarcérée dans l’attente du procès mais finalement, il n’y avait pas eu de procès. Elle avait bénéficié d’un non-lieu et avait été libérée, juste au moment où il avait déménagé pour venir ici, au début du mois de février. Tous les gens du village s’étaient montrés scandalisés à l’annonce de la décision du procureur. Ils étaient tous persuadés de sa pleine responsabilité dans l’assassinat de son mari mais rien n’était toutefois clairement prouvé et Jérémy n’aimait pas statuer sans une base de données concrète. Une telle attitude n’était pas digne d’un matheux. Alors, il ne savait pas. Il ne savait pas si Hélène était une meurtrière ou pas.

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Extrait – Inexorablement

Clara maniait la pince de Kelly avec habilité, elle se consacrait totalement à sa tâche et son esprit était vide de toute autre pensée. Elle saisit avec précaution l’extrémité du canal de Sténon pour l’amener en position de suture et réalisa quatre points avec du fil résorbable.

Lorsqu’elle s’était réveillée à sept heures et demie, elle s’était sentie calme et agréablement reposée. Tout en se préparant un bon petit-déjeuner avec des œufs brouillés, des toasts grillés, un jus d’abricot et un café pour bien commencer sa journée, elle avait remercié le ciel de lui avoir accordé cette nuit de repos réparateur. Avant de partir, elle avait mis sereinement les haricots rouges à tremper. Par contre, elle avait difficilement fait preuve de patience lorsque la première cliente était arrivée à la clinique avec son bichon blanc orné d’une quantité impressionnante de petits nœuds roses bonbon et dont le pelage tenait plus de la boule de coton effiloché que des poils de chien. « Quand je pense que vous allez faire mal à mon petit bijou, j’en suis toute tourneboulée. Je ne vais rien pouvoir avaler de la journée, surtout faites attention, ne le faites pas souffrir inutilement. Vous me paraissez bien jeune, j’aurais préféré que le docteur Dämmerung s’occupe de lui. Il a beaucoup plus d’expérience ».

Clara avait senti que son calme matinal la désertait et la moutarde lui était montée au nez. Elle avait tenté de rassurer l’opulente dame en lui affirmant que tout se passerait bien mais ses paroles avaient difficilement masqué les propos fulminants qui lui avaient brûlé les lèvres. Elle aurait tellement aimé dire à cette mégère que son jeûne de la journée ferait un bien énorme à sa silhouette dodue et empâtée, qu’elle aussi portait le titre de docteur Dämmerung, qu’elle avait une meilleure pratique de la chirurgie oculaire que son père aussi expérimenté et aussi brillant soit-il, qu’elle n’allait pas faire mal à son toutou mais le soulager et enfin elle aurait voulu lui balancer à la figure qu’un chien n’était pas un fétiche d’ornementation et qu’il n’avait pas besoin d’être aussi ridiculement décoré, surtout pour venir se faire opérer. Si la clinique avait été à elle, elle se serait sans doute laissé aller à sa fureur mais n’ignorant pas que son père ne lui pardonnerait jamais une telle attitude, elle avait dû se contenir.

La pendule de la salle d’opération marquait treize heures quarante cinq lorsqu’elle eut fini de pratiquer toutes les interventions. Elle retira son masque de protection en évacuant un grand soupir de soulagement. Elles s’étaient toutes bien déroulées. Elle sortit de la salle et se posta devant le bureau de Bénédicte, la fidèle secrétaire de son père depuis l’ouverture de la clinique. Une veuve de cinquante ans aux yeux clairs et aux cheveux châtains, encore très agréable à regarder et qui faisait preuve d’une gentillesse et d’une efficacité exemplaire. Elle avait connu Clara haute comme trois pommes avec ses nattes et ses chaussures vernies. En vingt cinq ans d’activité, elle n’avait jamais manqué une seule journée en dehors de ses congés et était toujours arrivée avec un quart d’heure d’avance à son poste de travail. Clara avait, à un moment, nourri l’espoir qu’elle pouvait être une compagne idéale pour rompre la solitude de son père mais il semblait que l’admiration et la reconnaissance que lui portait le sérieux Reinhold Dämmerung s’arrêtaient à ses compétences professionnelles.

–          Tout s’est bien passé, dit-elle à Bénédicte.

–          Je n’ai pas douté un seul instant qu’il pourrait en être autrement, Clara. Maintenant tu dois penser à aller déjeuner. Les consultations ne reprennent qu’à 15 heures aujourd’hui.

–          Tu es gentille de t’inquiéter de mon estomac mais je n’ai pas faim.

–          Tu ne vas tout de même pas rester toute la journée sans manger surtout que je ne te trouve pas très bonne mine ! Même le joli hâle que tu as pris en Afrique ne dissimule pas ta pâleur. Tu es aussi blanche que ta blouse, ma fille. 

–          Ne t’inquiète pas, j’ai pris un bon petit déjeuner et ce soir, j’ai un chili con carne à ingurgiter, ajouta-t-elle avec une imperceptible nuance d’amertume dans la voix. Et puis, je dois encore remplir les dossiers opératoires. Toi par contre, tu peux aller déjeuner maintenant.

 Clara se rendit honteusement compte qu’elle cherchait en réalité à éloigner Bénédicte quelques minutes pour utiliser le téléphone de son bureau. Elle voulait appeler la mairie de Vantan. Elle se trouva ridiculement déçue lorsque Bénédicte lui répondit :

–          J’avais amené un repas froid ce matin. Je l’ai avalé tout entier pendant que tu opérais. Je n’ai pas besoin de sortir.

–          Ah bon, fit Clara tentant de ne rien laisser paraître de sa déception.

–          Mais toi, je persiste à dire que tu devrais manger quelque chose. C’est encore long jusqu’à sept heures. Ne veux-tu pas que j’aille te chercher un de ces Kebab que tu adores au grec du coin pendant que tu commences à remplir tes dossiers ?

–          Si tu me prends par les sentiments, répondit Clara tout en se demandant bien comment elle allait ingurgiter un Kebab. Tu veux bien me le prendre sans frite et ….

–          Et sans oignon, je sais, termina Bénédicte en souriant gentiment. J’y vais !

Bénédicte se leva, enfila son manteau vert bouteille cintré à la taille et noua son fouloir Hermès autour de son cou. Clara la regarda s’éloigner en admirant sa mince silhouette qui n’avait pas souffert de ses quatre grossesses successives. Dès qu’elle franchit la porte vitrée de la clinique, Clara se précipita à sa place et commença par téléphoner aux renseignements pour obtenir le numéro de la mairie de Vatan. Trente secondes après, elle le composait sur le cadran.

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Karim avait travaillé dur. Les journées sur le chantier n’étaient pas de tout repos. Tôt le matin, il avait accompagné son patron pour le réapprovisionnement des matériaux. Il avait ensuite déchargé l’estafette, des dizaines de kilos à manipuler, sacs, pots, linteaux, rouleaux de treillis soudé, gravillons… Il avait passé ensuite un grand nombre d’heures à remplir la bétonneuse. Il avait charrié de multiples seaux d’eau et avait pelleté sable et ciment sans relâche. Heureusement, la chaleur avait été plus acceptable aujourd’hui. Il n’avait cessé de penser à Claire. Il s’était refusé à se laisser envahir par l’appréhension à l’approche de la soirée. Pour se donner du cœur à l’ouvrage et éviter le stress, il avait repassé en boucle dans sa tête, les images de quelques souvenirs avec Claire. Elle était tellement différente des autres femmes qu’il avait connues auparavant. Il s’était rappelé ce soir de printemps. Ils étaient assis tous les deux enlacés dans l’obscurité dans le champ à l’arrière du manoir.

– Dans ma famille, je passe pour une extra-terrestre, avait dit la jeune femme. Mais quelquefois, je me demande si derrière ce terme, il n’y a pas une notion de folie…

– De folie ? s’était-il étranglé.

Elle avait lâché son petit rire cristallin.

– Oui, tu as bien entendu. Les artistes sont empreints d’une grande sensibilité. Bien supérieure à la moyenne. Ils ressentent ce que les autres ne ressentent pas et savent le traduire par des mots ou des couleurs. Ils transmettent. Ils vont jusqu’au bout de leur passion quoi qu’ils leur en coûtent. Pour cela, ils sont capables d’aller au-delà des limites fixées par la société, au-delà de leurs propres limites aussi… En les dépassant, ils peuvent être pris pour des fous !

–  Je comprends ce que tu veux dire. Mais non, ce n’est pas de la folie, c’est un don magnifique.

Elle l’avait regardé de ses yeux clairs chargés de tendresse.

Lève la tête et dis-moi ce que tu vois, avait-elle simplement commenté.

Il s’était exécuté et avait répondu après quelques instants :

Je vois un ciel étoilé et la lune aussi.

Moi, Karim, je vois la nuit sombre et épaisse. Elle a recouvert de son manteau bleuté, l’immensité des champs endormis et s’est emparée des couleurs chatoyantes du printemps. Les étoiles, lovées dans leur écrin scintillant, sont venues lui rendre hommage. Sans elle, elles ne sauraient jamais briller. La lune n’est pas frileuse, ce soir. Elle n’est pas voilée par son auréole de brume qui la rend si timide et si triste parfois. Elle nous annonce l’arrivée de son ami le soleil au lever du jour. Il sera rayonnant demain. Il montrera le bout de son nez dès les premières lueurs de l’aurore. C’est pour cela que la lune est si belle et si sûre d’elle en cette nuit mystérieuse…

C’est beau.

Oui, sans doute et je pourrais continuer. Mais avoue, si toi, tu croises ta voisine dans l’escalier avant de sortir le soir, tu vas lui dire : « Bonsoir Madame la voisine, quelle belle lune et que d’étoiles dans le ciel, ce soir ». Elle te gratifiera d’un magnifique sourire et te trouvera très sympathique. Maintenant, si moi, je la croise dans les mêmes circonstances et que j’exprime ce que je ressens : »Bonsoir Madame la voisine. La nuit est sombre et épaisse ce soir. Elle a recouvert de son manteau bleuté, l’immensité des champs endormis et… et tatati et tatata ». Tu sais ce qu’elle pensera, la voisine, Karim ? Tout simplement : « Cette nana-là est complètement cinglée » !

Il avait éclaté de rire.

Tu n’as pas tort.

C’est ce que je voulais t’expliquer, avait-elle repris en resserrant son étreinte. Si la voisine lit ces mêmes phrases dans un livre, elle les trouvera jolies. Elle n’imaginera pas que l’auteur est siphonné. Les écrivains perçoivent différemment lorsqu’ils regardent. Mais ils doivent toujours contenir leurs émotions dans leur cœur et dans leur tête au moment où ils les ressentent. Ils les stockent et attendent d’être devant leurs feuilles pour les laisser exploser. Alors là seulement, par les mots couchés sur le papier, ils peuvent les exprimer et les transmettre. Les autres en ont besoin pour voir ce qu’ils ne peuvent voir. Mais ils ne sont pas prêts à l’entendre n’importe où et n’importe comment. Et les artistes ont besoin de « ces autres », plus que personne. Sans « ces autres », leurs textes ne seraient jamais lus, et pour les peintres, c’est pareil, leurs tableaux, jamais regardés. Et les artistes perdraient toute leur raison d’exister. Ils n’existent qu’à travers « ces autres ». Les autres n’ont pas ce besoin, puisqu’ils communiquent naturellement tous les jours sans endiguer leur ressenti. Paradoxalement, malgré leur besoin inconditionnel de « ces autres », les artistes sont seuls bien plus souvent et bien plus longtemps qu’eux. Il leur faut du temps pour transcrire avec des stylos ou des pinceaux, tout ce qu’ils ont accumulé au plus profond d’eux-mêmes… Ce n’est pas facile de contenir, sans cesse, ses passions et ses émotions. Mais en les évacuant spontanément, nous passons pour des fous à lier ! Et d’un autre côté, en les retenant régulièrement, je me demande si au bout d’un moment, on ne finit pas par devenir vraiment des fous à lier ! Je laisse souvent trop vite éclater ma colère ou mon irritation, Karim, mais mes émotions profondes, je les retiens toujours !

Alors, j’aimerai une petite folle à lier toute ma vie ! Pour lui éviter l’asile, elle pourra se laisser aller à tout moment à son exaltation et je l’écouterai !

Claire avait frisonné de bonheur dans la fraîcheur de cette nuit printanière.

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Maintenant, il était dix huit heures et une fois de plus, il avait dû revenir à ses moutons bien moins romantiques, même carrément sordides. Une femme qui avait été riche et belle et qui en l’espace de quelques instants s’était retrouvée gisant étranglée dans un ascenseur, le visage violacé et boursouflé par une mort douloureuse, un bâton de rouge à lèvres écrasé dans une narine et surtout un être, un être humain qui avait tué de sang froid et qui, au moment présent, était en liberté et peut être au-dessus de tout soupçon. Bien tristes moutons, si tristes que Vincent ressentit fugitivement une impulsion de dégoût mêlée de colère qui contrastait incroyablement avec la plénitude qui l’avait pénétré quelques minutes auparavant. Cette impulsion commandée par un sentiment d’impuissance face à la cruauté du monde le motiva à bloc pour faire éclater la vérité au grand jour et découvrir le cinglé qui avait fait ça. S’il ne pouvait agir pour rendre la vie à Brigitte Leduc, il le pouvait au moins pour lui rendre justice et faire jeter son assassin en prison. Evidemment, on la disait fière et dotée d’un foutu caractère mais dans ces défauts-là, ne pouvait se trouver une raison de mériter la mort. Aucun être humain, aussi acerbe et aussi détestable soit-il, ne peut être puni de l’issue fatale, à moins qu’il ait fait preuve de sadisme ou qu’il ait tué lui-même. Brigitte Leduc avait-elle pu s’adonner à des horreurs de ce genre ? Instinctivement, sans pouvoir l’expliquer Vincent en doutait. Encore un coup de la boule de cristal, peut- être aiguillonné par le peu de témoignages qu’il avait recueillis. Elle semblait être une femme généreuse et droite. Quoique, il repensa à cette histoire d’enfant. Si elle avait abandonné son bébé à l’âge de 14 ans, c’était loin d’être très droit. C’était sans aucun doute une erreur de jeunesse mais il fallait bien le reconnaître, une grave erreur. Son fils probable avait dû souffrir et essuyer les plâtres de la frivolité et de l’insouciance de son adolescente de mère. Les essuyer pendant longtemps même car Dieu sait ce que les chocs émotionnels de l’enfance perdurent tout le long d’une vie. Selon toute vraisemblance, le fils supposé devait avoir aujourd’hui vingt huit ans. Qu’elle n’ait pu faire face à la situation à l’adolescence pouvait se comprendre mais pourquoi ne pas avoir cherché ensuite à récupérer son enfant ? Pourquoi aujourd’hui semblait-il ne pas exister dans sa vie ? Vincent réalisa qu’après tout, il n’existait peut être même pas et qu’il était inutile qu’il se torture ainsi l’esprit sur des on-dit hypothétiques car à part les dires de Madame Fernande, il n’y avait rien d’autre de bien consistant. Ah si, tout de même, cette césarienne éventuelle ? Et au fond, pourquoi la femme de ménage aurait-elle inventé cette histoire ? Vincent ne voyait pas à priori le bénéfice qu’elle aurait pu en tirer. A moins qu’elle ne soit mythomane ou qu’elle ait tué, elle-même, sa patronne et qu’elle cherche à brouiller les pistes ? Enfin, il fallait attendre de savoir vraiment ce qu’il en était pour aller plus loin dans le raisonnement. Après quelques pas encore, il attrapa le gros album photos à la couverture de cuir vert qu’il avait repéré sur une étagère. Il s’assit dans le canapé cossu et confortable et commença à tourner lentement et pensivement les pages une à une. Les photos pour la plupart réalisées en noir et blanc étaient toutes très belles, très artistiques et ne la représentaient qu’elle, elle posant souriante et heureuse. Il put alors mesurer combien Brigitte Leduc était effectivement une belle femme et aussi combien elle semblait sûre d’elle, sûr d’elle dans le corps parfait qu’était le sien. Lorsqu’il eut regardé toutes les photos, il se leva et replaça l’album sur l’étagère. Puis il s’approcha du comptoir de la cuisine et regarda machinalement le tableau blanc, pense-bête, qui était accroché au pilier.

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